lundi 4 mai 2015

Cyberdéfense active et Cyber renseignement opérationnel ?

Il y a quelques jours, l'ami Olivier Kempf relevait le glissement sémantique qui verrait la discrète et sensible discipline de "lutte informatique offensive" (LIO)[1] être renommée en "lutte informatique active" voire en "cyberdéfense active" [2]. En réalité, il est possible que les choses soient plus subtiles qu'elles ne le paraissent au premier abord et que les locuteurs anglo-saxons fassent bien le distinguo entre des actions offensives et des actions d'adaptation en temps réel des dispositifs de cyberdéfense. Ces dernières, basées sur de l'analyse et du renseignement d'intérêt et/ou d'origine cyber (RIC/ROC) peuvent permettre de mieux se protéger sans forcément chercher à entraver voire neutraliser une cyberattaque.

S'il n'est évidemment pas interdit d'essayer de réfléchir par soi-même [3], c'est à dire de chercher à éclairer le monde complexe qui nous entoure sous l'angle de nos propres analyses culturelles, sociologiques, psychologiques, etc., il est également raisonnable d'englober dans notre référentiel national les autres approches, internationales. Notamment celle de la cyberpuissance [4] qui semble posséder une avance technologique et opérationnelle bien supérieure à ses poursuivants. Et qui sait, elle, parfaitement conjuguer sécurité nationale, intérêts géopolitiques et développement économique.

De fait, la symbiose qui existe entre l'administration américaine, ses agences fédérales et son tissu économico-industriel [5] a également cours en regard du cyberespace. Son leitmotiv est de pouvoir disposer mais aussi de proposer à la vente de complexes systèmes de détection avancée des cyberattaques [6]. Si ce type de dispositif relevait du domaine de la science-fiction il y a encore quelques années [7], les travaux de recherche sont depuis passés en phase d'expérimentation et d'industrialisation pour une partie d'entre eux. C'est ainsi qu'il faut comprendre un intéressant "livre blanc" publié en octobre 2014 par l'INSA. L'INSA, dont les trois dernières lettres ne sont pas innocentes, est une association qui fédère la communauté du renseignement étasunien notamment autour des anciens de la...NSA.

L'affaire Snowden a mis en lumière, notamment au travers d'une certaine unité TAO, l'excellence de cette agence en matière d'actions ayant notamment trait aux réseaux (de communication, informatiques), aux applications logicielles et à de nombreux matériels (routeurs, ordinateurs, etc.). C'est elle qui mènerait depuis de nombreuses années l'ensemble des opérations offensives dans le cyberespace. La création du Cyber Command en 2009, également dirigé par le patron de la NSA, sert de chambre de transfert en matière de compétences mais aussi d'extension du domaine de la lutte...informatique.

Mais revenons au "livre blanc" INSA d'octobre 2014 intitulé "Operational Cyber Intelligence" [8] soit le "Renseignement Cyber Opérationnel" (RCO). Il y est sobrement expliqué l'intérêt du RCO pour les entreprises, que l'on suppose internationales et dotées de moyens et de ressources importantes, qui peut les aider à se protéger en "facilitant l'analyse prédictive" et une "meilleurs compréhension de menaces spécifiques". Le RCO, en sus, permettrait de faire le lien entre la partie technique, le renseignement de niveau tactique, et celle non-technique (vraisemblance / impacts / assets / décisions) du renseignement de niveau stratégique. Suivent des éléments détaillés concernant "la définition de l'environnement d'exploitation", "la définition des impacts" sur cet "environnement d'exploitation" et enfin la "détermination de l'adversaire" et de ses actions. Ce livre blanc se conclut de manière plutôt étonnante et somme toute réaliste : le renseignement cyber c'est compliqué, c'est cher et il nécessite des expertises pointues sinon rares.

Las, le lecteur ou le prospect ici intéressé se retrouve donc face à une situation parfaitement anxiogène : s'il veut se prémunir des cyberattaques, il existe un système qui sans être miracle pourrait lui apporter le fameux "niveau de sécurité" à un niveau très élevé. Ce rêve, à portée de main, est d'analyser en temps réel son environnement de menaces, connaître parfaitement ses biens et ses ressources puis enfin mixer le tout avec nos amis RIC et ROC. A portée de main sans doute mais loin des investissements qu'une entreprise est prête à concéder pour de la "sécurité informatique" [9]. 

La boucle OODA, chère à John Boyd, et que certains cherchent à transposer [10] - à tort ou à raison - à la conduite des opérations dans le cyberespace pourrait alors sembler bouclée. Quand bien même demain (2016, 2017) verrait la commercialisation de ce type de produits et de services miracles, vendus sur étagère et donc parfaitement non-maîtrisés qu'il conviendrait d'éviter le simplisme voire la naïveté. Sauf à vouloir disposer en son sein d'un dispositif qui pourrait effectivement protéger efficacement tout en vous surveillant tout aussi efficacement. Les seules entités qui disposent des capacités précédemment évoquées sont en effet étatiques et, en réalité, peu nombreuses. Snowden, si loin, si proche...

[1] Terme usuel du ministère de la Défense. Personnellement, ma préférence a toujours été vers le terme plus englobant mais aussi plus explicite d'"actions offensives dans le cyberespace"
[5] une étonnante pudeur m'empêche d'utiliser la célèbre expression utilisée par le président Eishenower lors de son discours d'adieu en janvier 1961 concernant la montée d'un "complexe militaro-industriel"
[6] http://si-vis.blogspot.fr/2014/05/detection-avancee-des-cyberattaques.html

jeudi 23 avril 2015

Le jour où Google annoncera son indépendance

Justement qualifiés de cyberpuissance ces dernières semaines [1], les États-Unis affirment de plus en plus leur supériorité dans le cyberespace. Un fait qui, s'il n'est pas récent [2], est bien peu aisé de contester. Sauf, peut-être, si l'on est une entité privée d'envergure mondiale, qui dispose de la matière grise et de moyens financiers peu courants. C'est en effet la lecture et le paradoxe que pourraient annoncer les récentes déclarations [3] de Gerhard Eschelbeck, le nouveau gourou de la cybersécurité de Google.

dimanche 12 avril 2015

Cyberattaque TV5 Monde : premiers enseignements et recommandations

A la différence de l'affaire Sony en décembre 2014 [1] pour laquelle j'avais attendu que la poussière retombe, difficile cette fois-ci de se retenir tant l'emballement médiatique, les (sur)interventions ministérielles et l'aspect "brèves de comptoir" de certains "experts" aura consterné quelques uns d'entre vous/nous dont les camarades d'EchoRadar [2].

jeudi 2 avril 2015

Obama autorise les sanctions ciblées contre les cyberattaquants

Signé un 1er avril, l'ordre exécutif ("Executive Order") du président Obama permettant de sanctionner notamment financièrement "toute personne ou entité" qui portera dorénavant préjudice aux systèmes d'information d'un secteur d'infrastructure critique étasunien (1) n'est pas un poisson d'avril. Ou alors, il est sacrément bien fichu tant il est crédible et cohérent avec la stratégie générale de l'administration US en matière de lutte contre les agressions et, plus globalement, de conflictualités dans le cyberespace (2).

lundi 16 mars 2015

La culture geek est-elle soluble dans la cyberdéfense ?

Si pour les États-Unis les conséquences internationales de l'affaire Snowden [1] sont diverses mais unanimement négatives, les impacts futurs notamment en matière de géopolitique de l'Internet [2] demeurent difficiles à anticiper. En revanche, au fil des diverses révélations, les relations entre l'administration U.S. et les entreprises de la Silicon Valley se sont singulièrement compliquées. Avec pour corollaire une conséquence majeure, directe et inquiétante : une franche défiance voire de l'hostilité de la part de la plupart des entrepreneurs et des salariés de la zone la plus high-tech au monde [3]. Dans ces conditions, les difficultés actuelles de recrutement que connait l'administration américaine portent-elles à conséquence sur ses capacités cyber ? Sinon quelles solutions sont envisageables ?

lundi 23 février 2015

Affirmation de la cyberpuissance USA et ruptures stratégiques

Si depuis juillet 2013 le tsunami de l'affaire Snowden (1) nous a habitué à des révélations régulières et parfois spectaculaires, la semaine qui vient de s'écouler marque un tournant ainsi qu'une rupture. Tournant parce que de "l'affaire délicate" Gemalto (2) à Equation Group (3), l'ampleur des moyens déployés pour espionner toutes les communications électroniques de la planète permet, à ceux qui en avaient encore, de ne plus se faire aucune illusion sur l'absolue nécessité de bien protéger les informations qui le méritent. Rupture technologique mais aussi stratégique et bien-sûr politique. Comme le relève avec acuité Eric Le Boucher dans les Échos (4), les États-Unis d'Amérique "hyperpuissance" sont devenus "cyberpuissance". Y affirmant leur hégémonie dans le cyberespace tandis que leur repli des affaires du monde "réel", annoncé depuis des années par Obama et en cours de réalisation, les place dans une position de plus en plus isolationniste.

lundi 16 février 2015

Singapour crée son agence nationale de la cybersécurité

Le 27 janvier 2015, le cabinet du Premier ministre de Singapour a annoncé la création prochaine d'une agence gouvernementale dédiée à la "surveillance centralisée des fonctions nationales de cybersécurité" (1). Active à compter du 1er avril 2015, la "Cyber Security Agency (CSA) of Singapore" devrait comprendre une soixantaine de personnes.

lundi 2 février 2015

Tester son niveau de cybersécurité ? L'exemple d'Hawaii et ses vertus pour le domaine maritime

Ces derniers mois ont vu en France l'émergence d'une prise de conscience concernant la vulnérabilité aux cyberattaques notamment du secteur maritime. L'influence des travaux (1) de la loi de programmation militaire (LPM) n'y sont évidemment étrangers ainsi que certaines actions isolées mais essentielles qu'il faut saluer (2). Cependant, prudence et modestie sont de rigueur étant donné l'ampleur des chantiers qui attendent l'ensemble des acteurs quel que soit le secteur d'activités concerné. Outre-Atlantique et même plus précisément dans le Pacifique, l'île d'Hawaii vient de connaître deux jours d'intenses exercices cyber (3). Leur objectif ? Simuler des cyberattaques permanentes et d'intensité variable contre les infrastructures maritimes de l'île.

lundi 12 janvier 2015

Le Sony hack 2014 ou comment des "Gardiens de la paix" ont failli déclarer la (cyber) guerre mondiale

Environ quinze secondes. C'est la durée de l'hésitation qui s'est emparée de moi avant de débuter cet article. Allais-je commencer l'année en ânonnant fièrement une liste de prévisions (1) ressemblant à un cyber-horoscope insipide ? Ou partir d'un fait récent, aussi vite disparu des Unes qu'il s'en était emparé ? Car, tout observateur attentif a sans doute pu remarquer qu'une presque énième guerre mondiale (2) avait failli éclater juste avant Noël. Et tout cela pour une énième cyberattaque. Retour mi-sérieux mi-ironique sur le piratage de Sony.

mercredi 31 décembre 2014

Chiffres et articles 2014 avant le cap sur 2015

Après le traditionnel chapon de Noël et avant le champagne de la nouvelle année, je vous propose un rapide récapitulatif de l'activité 2014 de ce blog qui va entamer sa neuvième année d'existence. Même s'il m'arrive parfois de douter de son intérêt, l'offre "cyber" (1) étant devenue pléthorique, un lectorat fidèle et une fréquentation en hausse m'encouragent à continuer. Avec sincérité et humilité, permettez-moi de remercier chacun d'entre vous !

42
Non, ce n'est pas seulement le nom d'une école originale (2) dont l'ambition est de former les futurs développeurs logiciels de France et de Navarre mais, plus simplement, le nombre d'articles écrits cette année. Une baisse importante si on la compare à l'année précédente (64) et à 2012 (103) et surtout 2011 (105). Cette baisse est pourtant relative car je me suis attaché cette année à améliorer la qualité des articles (3) mais, surtout, j'ai cofondé EchoRadar avec mes autres camarades du collectif. Le développement de ce webzine n'est pas une mince affaire car elle réclame du temps et de l'investissement.

10
Les dix articles les plus lus cette année dans l'ordre antéchronologique.

jeudi 25 décembre 2014

Cybersécurité maritime 2014

Contacté en début d'année pour participer à un dossier "cybersécurité maritime" pour Le Marin, mon interview n'est jamais parue pour des raisons diverses. Trois ans après un article, qui fut sans doute l'un des tous premiers sur le sujet en France, il semblerait qu'une certaine attention (1) soit enfin portée sur ce domaine d'intérêt stratégique. Il m'est paru important de publier aujourd'hui cet entretien qui serait sinon resté dans les limbes de ma messagerie.

dimanche 21 décembre 2014

Armes de rupture, armes miraculeuses ? Wunderwaffen : le miracle n’est pas venu du ciel

Si le régime nazi incarne sans conteste le « mal absolu », l’histoire des sciences et des technologies pourrait cependant retenir de cette sombre période des avancées réelles et, parfois, des ruptures technologiques directement issues du conflit de la Deuxième guerre mondiale. Quelques projets emblématiques, parmi les innombrables à avoir été développés, auront durablement marqué les esprits durant la guerre et l’après-guerre. Si, presque immédiatement, les fusées V1 et V2 viennent à l’esprit, il existe pourtant une pléthore d’armes à être restées, pour la plupart, cantonnées dans quelques brillants cerveaux et aux tables à dessin.

Horten Ho IX (Source)
Pour d’autres, notamment dans le domaine aéronautique, les essais en vol voire une utilisation opérationnelle ont pu souligner la supériorité que ces armes, qualifiées de miraculeuses (“Wunderwaffen”), auraient apportées au IIIème Reich s’il ne s’était heureusement écroulé en 1945. Cet article cherche, à travers quelques exemples emblématiques, à illustrer la rupture que ces armes auraient pu entraîner dans le domaine aérien.

samedi 20 décembre 2014

Armes de rupture, armes miraculeuses ? Un dossier EchoRadar

Enfin ! La trêve des confiseurs qui débute fournit l'occasion rêvée à la plupart d'entre nous pour se poser et, mieux, se reposer, en famille et avec ses amis. Période privilégiée s'il en est, c'est aussi l'occasion de prendre un peu de temps pour changer d'horizons intellectuels et se laisser porter par une curiosité de bon aloi.

Les membres d'EchoRadar, plus que jamais actifs, ont donc décidé de mettre à profit cette période pour vous proposer un dossier thématique autour des armes de rupture aussi qualifiées "d'armes miraculeuses". Nous espérons que ce dossier vous séduira et donnera aussi l'envie à certains d'entre vous de nous proposer pensées, idées et textes ou, plus simplement, de se livrer au jeu des commentaires voire des encouragements. 

Dans l'attente du premier texte que j'aurais l'honneur de publier demain matin, je vous invite à retrouver l'article introductif du dossier, coécrit avec le Marquis de Seignelay, et l'ensemble des articles qui paraitront au rythme infernal d'un toutes les 48 heures jusqu'aux environs du 10 janvier 2015.

lundi 15 décembre 2014

Avant Stuxnet 2010 et Aramco 2012, BTC 2008 ?

La semaine qui vient de s'écouler aura particulièrement été riche en événements cyber. Pourtant, ce n'est ni la téléconférence d'Edward Snowden (1) ni la remarquable "surprise" (2) linuxienne Turla (3) qui retiennent mon attention. C'est davantage un incident qui s'est produit en août 2008 sur un oléoduc en Turquie et qui pourrait avoir été délibérément provoqué (4). En effet, des pirates informatiques utilisant une vulnérabilité logicielle des caméras de vidéosurveillance auraient réussir à s'introduire dans le système d'information, désactivé les alarmes, les communications et surtout modifié le débit du pétrole acheminé conduisant à la rupture explosive de l'une des 101 stations de vannes d'arrêt.

lundi 1 décembre 2014

LPM, cyber et OIV : nécessité des solutions et manoeuvre en terrain miné

(Source)
Si le risque cyber est en train de se hisser au premier rang des préoccupations des autorités françaises, plus frileuses sont les entreprises et nombreux sont les écueils et les adversaires potentiels à davantage d'obligations et d'exigences réglementaires. En dépit d'un discours du directeur général de l'ANSSI globalement bien accueilli lors des dernières Assises de la sécurité à Monaco (1), des réserves mais aussi une certaine opposition transparaissent voire viennent augurer de possibles difficultés à venir dans la mise en œuvre des (futures) mesures garantes de l'état d'esprit lié au volet cyber de la loi de programmation militaire (LPM) actuelle (2014/2019). L'arrivée prochaine des décrets mais surtout les groupes de travail qui démarrent en vue d'élaborer les futurs arrêtés sectoriels (2) sont marqués par le triple sceau de la difficulté : l'inconnu sinon l'angoisse de la nouveauté, un contexte économique en berne et une contestation discrète mais bien réelle. Avancer en terrain miné pour atteindre un objectif courageux et nécessaire pourrait réclamer de nouvelles idées voire des aménagements.